De nos jours encore, que ce soit à nos portes ou à l’autre bout du monde, , des milliers de femmes africaines ou asiatiques asservies travaillent, souffrent et meurent dans l’indifférence quasi générale. Privées de leur liberté, de leur dignité et de leurs papiers d’identité, contraintes à de très longues heures de travail quotidien non ou peu rémunérées, sept jours sur sept, ces jeunes femmes sont parfois battues et abusées sexuellement. Nul pays, nulle classe sociale n’est épargné par ce fléau bien dissimulé derrière les façades et les pavillons anodins de particuliers. L’horreur est encore plus grande quand le bourreau est un compatriote ou un propre membre de la famille...
L’histoire triste qui va suivre, contrairement à ce qu’on peut imaginer quand il s’agit d’esclavage, n’a eu que des protagonistes africains. C’est l’histoire d’ Henriette Akofa, esclave en France au 20è siècle.
Henriette Akofa est née à Sokodé au Togo en 1979, dans une famille dominée par un père polygame mais gagnant très bien sa vie. Elle était heureuse de son existence, jusqu’à ce que sa famille soit frappée coup sur coup par deux décès, tout d’abord de son frère ainé, puis ensuite d’une de ses grandes soeurs. Sa famille en fut complètement bouleversée, son père arrêtant même temporairement de travailler.
C’est dans ce contexte qu’un beau jour de 1993, une maîtresse de son père présente à ce dernier sa soeur Simone, très élégamment et richement vêtue, habitant à Paris, qui se proposait de prendre Henriette avec elle, et de subvenir à tous ses besoins, notamment d’éducation, en échange, ce qui est tout à fait normal dans un contexte africain, de quelques menus travaux domestiques.
Janvier 1994, Henriette débarque à Paris. Tout de suite, ce fut le choc lié au grand froid contrastant avec le climat togolais. Le second choc, elle l’eut le soir-même, quand Simone lui désigna sa couche, à même le sol, comprenant en tout et pour tout une couverture, dans une pièce (le mot chambre semblant largement usurpé), où dormaient déjà une nièce, Maoli et une employée de maison, Stéphanie. Pour couronner le tout, pas de chauffage dans la pièce, un congélateur pour tout compagnon.
Très vite Henriette découvre sa journée type. Lever à 6 heures du matin. Préparation des petits-déjeuners. Accompagnement de la nièce à l’école. Tournée des ambassades africaines pour vendre les vêtements de la "tante" aux employées. Retour à la maison pour préparer le dîner. Repassage, vaisselle et lessive se font la nuit, quand le courant coûte moins cher. Ensuite elle doit faire les comptes de "tata". Elle comprend que c’est une situation qui peut durer longtemps quand Stéphanie, âgée de 22 ans, lui apprend qu’elle est venue du Togo à l’âge de 4 ans, et qu’elle ne sait ni lire, ni écrire.
Bien sûr, elle tente de se révolter et d’appeler ses parents, mais "tata" lui arrache le téléphone, discute avec son père, et ce dernier, croyant à une crise d’adolescence, la sermonne.
Neuf mois plus tard, Simone la confie à une de ses amies, une Mauritanienne enceinte, mariée à un français, PDG d’une grande entreprise. Là-bas sa situation ne s’améliore nullement. Elle n’a pas le droit se se laver à l’eau chaude, c’est du "gaspillage", et ses "repas" sont en réalité composés à partir des restes des repas des autres. Elle s’occupe donc de la nouvelle "tata", puis de son bébé, avec l’espoir d’aller à l’école quand la petite sera plus grande, comme la "tata" le lui a promis.Deux ans plus tard, la naissance d’un nouveau bébé lui fait comprendre qu’il s’agit de vaines promesses.
Elle est alors recueillie par une amie de la "tata" qui lui donne ses premiers sous en France, 2.500F (près de 380euros) par mois contre quelques travaux domestiques. Elle est libre de sortir, mais sans éducation, sans papiers d’identité, sa marge de manoeuvre est très limitée.
Henriette décide d’appeler un de ses oncles à qui elle explique la situation. Il vient à Paris, téléphone à la "tata" pour tenter de comprendre et... décide plutôt de croire cette dernière, et ramène Henriette chez elle !!!
Retour à la case départ pour Henriette donc, jusqu’à ce qu’une voisine décide d’alerter une association, le Comité contre l’esclavage moderne, qui prévient la police qui emmène Henriette. Le Comité prend désormais Henriette, et l’héberge pendant quelques temps, et la convainc de porter plainte.
En première instance elle a gagné, la "tata" et son mari sont condamnés à un an de prison (dont 7 mois avec sursis), et près de 30.000 euros d’amende. En appel l’amende a été réduite à 1.500euros, et le couple quasiment relaxé. Henriette a porté l’affaire devant la cour de cassation, le verdict est encore attendu.
Aujourd’hui, la vie d’Henriette a pris une tournure différente. Elle a appris à lire et à écrire, réussi un concours d’entrée dans une école d’aide-soignantes, puis un diplôme d’auxiliaire de gériatrie, et travaille désormais à mi-temps dans un hôpital, et s’occupe des personnes âgées. Sur les conseils de son avocat, elle a publié ses notes dans un livre, Une esclave moderne paru en 2000 chez Michel Lafon.